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30/05/2008

Les joies du métier

La fin de l'année scolaire est déjà là... le temps des conseils de classe, des décisions d'orientation, un moment attendu par les élèves. Au sortir du conseil de classe, les jeunes se ruent sur les délégués et les assaillent de question : "alors, je passe ?", ou encore "J'ai eu les Félicitations ? ", "et le prof de maths, il a dit quoi sur moi ?"

Une fois les décisions prises, il faut recevoir les parents de ceux à qui l'on a proposé un redoublement. Il faut savoir que le conseil de classe ne fait qu'une proposition de passage ou de redoublement. L'école fonctionne selon un système de cycles : par exemple, le BEP, qui se fait en deux ans, est un cycle. Et à la fin de la première année, même si le conseil préconise un redoublement, c'est la famille qui a le dernier mot. Nous avons beau user de tout notre argumentaire, de toute notre patience, je n'ai encore jamais vu un élève redoubler, et ils ne sont pas rares les élèves qui passent en deuxième année avec une moyenne annuelle de 3 sur 20 et plus de 100 demi journées d'absence non justifiées.

Et en ce moment, les parents défilent dans mon bureau. Pour la plupart, je les connais déjà, ayant eu l'occasion de les rencontrer dans l'année pour diverses raisons. Pour d'autres, c'est la première fois qu'ils franchissent le seuil du lycée. Ce n'est pas faute de les avoir sollicité auparavant, au contraire. Mais certains ne maîtrisent pas le français, et envoient la grande soeur ou le grand frère à leur place. J'apprécie toujours quand une maman habillée en boubou ou voilée, baragouinant un français approximatif vient me voir. Je fais en sorte que ceux-ci se sentent à l'aise, n'aient pas peur de parler...

Ces rendez-vous sont aussi l'occasion de prendre la mesure de certaines situations familiales... dramatiques. Un de mes élèves interne, absentéiste sur la fin de l'année, est venu me voir avant que sa maman n'arrive. Je n'avais jamais réussi à la faire venir au lycée auparavant. Et pour cause. L'élève en question s'est blessé à la main il y'a quelques jours. Une vilaine plaie que je désinfectais en fin de journée. Jusque là, je n'avais pas su la cause de cette plaie. Il m'a expliqué. La maman a rencontré un homme. Mais cet homme vit loin de chez elle. Et elle, elle s'y est installée, laissant son schtroumpf de 16 ans seul à la maison les week-ends. Elle s'en désintéresse complètement. Un vendredi, en rentrant de l'internat, mon élève a trouvé porte close, et avait oublié ses clefs. Pour rentrer, il a donné un coup de poing dans la vitre. D'où la plaie. Il a fait ça car il en avait assez de dormir dehors. A 16 ans, il a déjà dormi seul dans la rue à plusieurs reprises. Pendant ce temps, sa mère était tranquillement en train de batifoler avec son homme, à l'autre bout du département.

Cet élève est énorme. Alors que je ne parvenais pas à cacher mon émotion, il m'a rassuré : "Ne vous inquiétez pas monsieur, je sais faire la cuisine et la lessive, je me débrouille très bien vous savez !" J'ai également compris pourquoi cet élève avait des soucis avec la police. Il a de nombreuses plaintes au cul pour escroquerie. Il disait aux jeunes du lycée qu'il pouvait leur avoir un I-phone ou une Wii pour 50 €, mais qu'il fallait avancer la somme. Il empochait les sous mais ne donnait jamais de suites. Tout ça pour avoir un peu d'argent. A 16 ans.

A l'arrivée de la mère, celle-ci a plus ou moins confirmé les dires de son fils. Elle m'a également demandé comment faire pour faire émanciper son fils avant ses 18 ans. Je me suis retenu de ne pas utiliser des mots violents, mais je pense qu'elle a très bien compris le fond de ma pensée.

Bien sûr, j'ai fait ce que j'avais à faire et le jeune va bientôt avoir une place en foyer pour les week-ends et les vacances. En foyer. Alors qu'il a des parents. Bordel.

Et pendant toutes ces semaines, alors qu'il se brisait la main, qu'il dormait dehors, moi, le soir, je rentrais chez moi, à des années lumières d'imaginer ne serait-ce qu'une bribe de sa vie. Et là, ça fout les boules.

Commentaires

Tu sais bien que ce n'est pas de ta faute, ce qui lui arrive... Evidemment que c'est dur, quand tu es confronté à lui face à face, au point même de devoir t'occuper de sa main... Il n'est pas anonyme, c'est un être humain que tu côtoies et BIEN SUR que ça fout les boules. Mais ça ne résoud rien de te dire que toi tu es privilégié parce que tu as un toit quand lui n'en a pas. Dis-toi aussi qu'ils sont des milliers dans ce cas en France (et plus loin! ) sans qu'on le sache... Et même si c'est un lieu commun, on ne peut pas prendre sur son dos toute la misère du monde. Tu fais le bien, dans la mesure où tu le peux, dans la limite de tes moyens. Ne te mets pas martel en tête parce que ta capacité d'action ne dépasse pas tes propres forces, tes moyens matériels. Tu sais bien qu'il faut apprendre à occulter, dans ce métier. Sinon on s'y noie. Ce n'est pas un discours égoïste. C'est un discours réaliste. Le réalisme est égoïste ? Soit. Mais il faut aussi savoir se préserver. Garde de l'énergie pour les autres, derrière lui et après lui. Ils seront nombreux.

Écrit par : Lancelot | 30/05/2008

Toi qui as dû désinfecter la main de ce jeune homme, était-elle virile et poilue ? Je les aime comme ça :-P

Sans déconner, je suis sidéré de voir à quel point certains parents sont démissionnaires dans leur rôle d'éducateurs. Si cet élève finit gay, sa mère ne devra pas s'étonner. En tous cas, malgré les petits larcins qu'il a pu commettre, je lui tire ma révérence quand je vois qu'à 16 ans il sait déjà se prendre en main.
Zéro pointé à la maman, mention "bien" à ton jeune élève.

P.S : le 10 juin, je serai dans la rue et je gueulerai pour 2 puisque tu ne pourras te joindre à la manif Fonction publique.

Écrit par : Dark Angel | 30/05/2008

Salut Anydris
J'ai découvert ton blog ce soir par lien, j'ai lu quelques pages et ça m'a bien plus le côté vie vécue, ça change de pas mal d'autres.

Je crois que j'ai une vie assez décalée par rapport au monde réel, que je ne rencontre vraiment que deux fois par semaines quand je donne des cours d'alphabétisation (on peut toujours dire que c'est pour me donner bonne conscience, j'accepte).
Je vis dans le 20ème que j'ai choisi pour son côté cosmopolite, même si je ne suis pas vraiment dans un contexte de cité, et ces gens dans dont tu parles ne sont pas à des années-lumière. Le problème c'est de faire le premier pas, autour de moi nombreux sont ceux qui disent les connaître mais est-ce que le plumard c'est suffisant pour prétendre ça? Je ne crois pas.

Sinon j'ai vu sur ton A propos que tu aimais Benabar, c'est drôle mais je n'en croise pas tous les jours.
C'est un ami commun qui me l'a fait connaître l'année dernière, tous deux dans la musique mais mon ami dans un autre genre; Bruno l'a invité à participer à l'émission de Drücker alors qu'il n'était jamais passé ailleurs que sur arte. Et je l'ai vu deux fois sur scène en un an,
à Charléty le 1er mai 2007 (mais il n'était pas tout seul) et en avril dernier au Zénith pour Sol en si, une pêche et un naturel du tonnerre.
Mais dans le privé d'une rare timidité ou réserve.
Mon pseudo va te faire bondir vu ton overdose dalidesque, mais c'est une autre histoire...

A plus

Écrit par : Bambino | 31/05/2008

Triste vie...

Écrit par : Poudre en métropole quelques temps | 31/05/2008

@ Lancelot : Je ne complexe pas parce que je suis privilégié, je ne vais pas vivre à la rue juste par compassion, je ne suis pas Jésus Christ. Je m'en veux de ne pas m'être rendu compte de ça avant... Il a fallu que j'attende le moi de mai...
@ Dark Angel : Comme moi quoi s'il suffit de réunir un utérus et une bite pour avoir un enfant, ça ne suffit pas pour être parent...
@ Bambino (bambino bambino... je sais bien que tu l'adores... Arghhhh !!)
Mon blog, c'est ma vie, je n'ai pas la prétention d'avoir un avis sur tout, donc je me raconte... Tu sais, ta vie, elle n'est pas décalée par rapport au monde réel. Elle est le monde réel, ton monde réel. Mais c'est bien de confronter ton monde avec d'autres réalités. L'alphabétisation, c'est la condition sine qua non pour l'autonomie et la liberté. Est-ce que tu travailles avec des adultes, des enfants ??
Pour Bénabar, si tu le vois, passe lui le bonjour... J'aime ses textes parce que justement ce sont des tranches de vie... Je l'ai vu 4 fois en concert et je n'hésiterai pas à y retourner !

Écrit par : anydris | 31/05/2008

Les cours d'alphabétisation, je me rends compte que je n'en parle jamais ici, alors que c'est une fenêtre pas possible vers les autres et pas les autres qui sont d'habitude autour de moi.
Cette année j'ai deux classes adultes, une de jeunes maliens et l'autre de femmes laotiennes plus âgées. Quand j'ai commencé il y a cinq ans, je ne comprenais pas pourquoi chaque ethnie se regroupait et je me méfiais du communautarisme, mais bon ça se passe bien et ils sont contents comme ça.
Au fait je parle de classes, je ne suis pas prof, il faudrait dire des groupes? Bon nous on dit nos classes.
Si hier je parlais de bonne conscience à propos de mon bénévolat, c'est parce que quand j'ai débuté j'y suis allé avec une vision de dame patronesse distribuant l'aumône de l'éducation sans rien obtenir en retour, mais très vite ce n'était plus pareil; c'est clair que c'est une vraie jouissance pour moi chaque fois que je lis vois le regard et le sourire d'un ou d'une élève que je complimente pour une phrase bien écrite ou bien lue. Alors que le coup de donner sans rien en attendre, ça c'est bien fini.
Et puis, c'est peut-être un autre problème, ce ne sont pas des grand(e)s blond(e)s aux yeux bleus dans nos cours et on ne de demande pas de papiers d'identité, je pense que tu m'as compris.

Oui Bénabar ce sont des tranches de vie. Avant de le rencontrer, je ne l'avais entendu qu'une fois (dans le domaine nouvelle chanson française mes limites étaient Delerm et Dominique A, c'est bobo, je sais) et à Noël 2006 j'étais en province chez les parents de ma filleule et un soir une copine de ma filleule me dis de passer chez elle, elle voulais me faire entendre un titre, elle était sûre que ça me plairait. Elle met un cd et j'écoute "Je suis de celles"; moi j'apprécie mais elle se met à chialer et dit "il parle de moi". Ce soir là j'ai plus appris qu'en x soirées dans mon Paris bobo (que j'aime mais, je reviens là dessus, sans doute pas la vie réelle) , son physique, le chomdu du père, une ville où il n'y a rien à faire, les bronzés à ne pas fréquenter, la chance que j'ai de connaître ou de voir untel ou une telle parce que ça ne lui arrivera jamais...J'étais loin, très loin des soirées de ces vacances avec ma meilleure amie prof et de ses amis (tous enseignants, on vit encore plus en vase clos là bas que dans le milieu gay parisien).
Et après, connaître cette bande de copains, Bénabar, Alexandre Tharaud, Juliette, François Morel, c'est vrai que je réalise ma chance de vivre, disons en milieu protégé.
Les individus cités au dessus se retrouveront le 9 février prochain pour une journée Erik Satie à la Cité de la Musique (pour Bruno c'est pas évident because planning). Que l'on aime Satie ou qu'on veuille le découvrir ce sera à ne pas louper.

Allez salut et continue...tout, pour moi enseigner c'est transmettre la vie et ton boulot c'est essentiel pour tous alors merde à ceux qui vous font chier (ça y est, je me lâche)

@Dark Angel: "Si cet élève finit gay, il ne faudra pas s'étonner"
Alors là je ne comprends pas, une mère démissionnaire et absente serait-elle plus pernicieuse qu'une mère hyperprésente et couveuse? Ta plume (ou plutôt ton doigt) aurait-elle dérapé??????

Écrit par : Bambino | 01/06/2008

passée par ici et bien intéressée par ce que tu écris

Écrit par : neige | 01/06/2008

@ Any : je comprends ta réponse, mais ça revient un peu au même : les élèves dont tu dois t'occuper, il y en a plusieurs centaines. Tu ne peux te reprocher de n'avoir pas distingué ce cas parmi tous les autres. Il y en a aussi peut-etre beaucoup d'autres qui ne posent aucun problème en apparence, au lycée, mais dont la vie est malgré tout misérable. On passe à côté d'eux aussi, sans le savoir. Que faire ?

Écrit par : lancelot | 01/06/2008

J'ai des cas de personnes très proches de moi qui sont assez similaires : obligé d'arrêter les cours en 3ème pour pouvoir s'occuper de ses 4 petits frères tandis que la mère s'était barrée pendant 1 mois chez son mec sans laisser d'argent.... Et quand la mère est là, elle est bourrée, et encore aujour'dhui (4 ans après), il vit encore là bas et c'est lui qui s'occupe du petit dernier qui a 2 ans en lui donnant le bain et à manger à 2h du matin alors que la mère vient de rentrer complètement souale.... j'en ai les larmes aux yeux rien qu'en le racontant...

J'ai d'autres gars de mecs balancés à la rue à 16 ans parce qu'ils sont homos et qui ont failli tomber dans la prostitution pour survivre...

Je vous le dis, tout le monde n'a pas une vie agréable...

Écrit par : Jarod_ | 06/06/2008

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